Si la grève est restée souvent mesurée dans l’ensemble du système hospitalier, elle a montré  pour la première fois, une réunion de revendications inter catégorielles et inter hiérarchiques de protestations sur les conditions et la dégradation des conditions de travail dans l’hôpital.

Selon les premiers chiffres du ministère de l’Action et des Comptes publics diffusés*, 13,95 % des agents de la fonction publique d’État (dont 16,67 % dans l’Éducation nationale) se  sont mobilisés mardi 10 octobre, à l’appel de l’ensemble des organisations syndicales de la fonction publique. C’est un peu moins pour la fonction publique territoriale (9,5 %). La fonction publique hospitalière comptait elle dans ses rangs 10,4 % de grévistes. Ces chiffres incluent les hospitaliers grévistes mais « assignés dans les services », précise le ministère.

Sur son compte Twitter, l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) a indiqué pour sa part, à la mi-journée, un taux de mobilisation de 4,8 %, dont 2,7 % des agents réellement absents, les autres restants assignés.

« C’était la plus forte mobilisation depuis 10 ans en termes de manifestants », a indiqué de son côté Philippe Crépel, secrétaire fédéral de la CGT Santé Action sociale, cité par APMnews.

Derrière ces constats divers, le malaise hospitalier persiste. Avec une première : fait rare, les médecins hospitaliers étaient en grève aux côtés des autres professions de l’hôpital public. Tous ensembles, ils ont défilé pour dénoncer la dégradation de leurs conditions de travail et l’étranglement financier des hôpitaux.

Si les infirmiers se retrouvent régulièrement sur le pavé pour dénoncer leurs conditions de travail, le fait qu’ils soient aujourd’hui rejoints par les médecins est exceptionnel. C’est la traduction de l’ampleur du malaise hospitalier, note France TV Info qui cite  Thierry Amouroux, secrétaire général du Syndicat National des Professionnels Infirmiers, « que l’on soit ouvrier, administratif, soignant ou médecin, on voit que l’hôpital est en crise. Depuis 10 ans, on a supprimé des postes, des lits… Tout ça dans une logique purement comptable sans prendre le temps d’écouter les soignants et les médecins ».

Avec jusqu’à 80% de grévistes dans certains services, les anesthésistes sont en tête de la mobilisation médicale, poursuit le média,  « une grève masquée par les réquisitions administratives qui les maintiennent au bloc opératoire. Mais, l’épuisement est réel face aux restrictions budgétaires imposées depuis des années ».

* Les chiffres ministériels :

Taux de participation à la journée nationale d’action  du 10 octobre 2017 dans la fonction publique Selon les estimations disponibles à 18h00 le jour des mobilisations, les taux de participation des agents publics, selon le Ministère étaient de :

–    13,95 % dans la fonction publique de l’État (moyenne pondérée des taux de participation

Constatés dans l’Éducation nationale (16,67 %), dans les ministères hors Education

nationale (13,65 %) et chez les exploitants publics (5,58 %))

–     9,5 % dans la fonction publique territoriale

–    10,4 % de mobilisation dans la fonction publique hospitalière (incluant les agents grévistes

assignés dans les services).

Taux de participation des agents de la fonction publique d’Etat aux précédentes mobilisations du

même ordre, à titre de comparaison :

–     Avril 2015 (appel de 5 organisations, contre 9 aujourd’hui) : 9,13%

–     Septembre 2010 (appel de 6 organisations) : 26,58%

(MINISTÈRE DE L’ACTION ET DES COMPTES PUBLICS – Communiqué de presse)

Complément : extraits d’une interview de Rémi Salomon parue dans Libération du 2 octobre 2017

Chef de service en néphrologie pédiatrique à l’hôpital Necker, à Paris, le professeur Rémi Salomon est élu au Comité médical d’établissement central, instance consultative de l’AP-HP. Il est vice-président de la commission vie hospitalière, chargé des conditions de travail. Ces propos ont été par Amandine Cailhol, journaliste de Libération et interview publiée le 2 octobre 2017 dans ce quotidien  – (extraits) :

(…)

Le documentaire Burning Out montre un hôpital au bord de l’explosion. Quel enseignement en tirer ?

Dans ce film, on voit un bloc opératoire où il y a de la souffrance et des problèmes spécifiques. Mais il ne faut pas se leurrer, ces difficultés, qui sont assez partagées, proviennent de plusieurs causes. Et notamment – mais pas que – de raisons budgétaires. Les établissements sont confrontés à des obligations de résultats et de rentabilité. Cela pose problème pour l’hôpital public qui a des missions de service public. La tarification à l’activité (T2A), issue de la réforme de 2007, est par exemple inadaptée pour la prise en charge des maladies chroniques, qui demande du temps.

Que peut un établissement face à cela ?

Depuis quelques années, les dépenses de santé à l’échelle nationale sont très contenues, et cela a une répercussion directe sur le soin. Ce sont des choix de société, des décisions politiques. Les médecins sont bien conscients de ces contraintes. Sans se transformer en gestionnaires, ils doivent participer à la réflexion sur les dépenses avec le personnel paramédical (cadres, infirmiers…) et avec les directions des hôpitaux pour trouver des solutions, notamment en termes d’organisation du travail.

Y a-t-il d’autres raisons qui expliquent que l’hôpital soit devenu un lieu de souffrance au travail ?

L’organisation du temps de travail en 35 heures nous a mis en difficulté pour organiser la permanence des soins. La réglementation du temps de travail des internes, même si c’est une bonne chose, a rendu la tâche plus difficile. Par ailleurs, cela peut être très gratifiant de prodiguer le soin, mais l’hôpital est aussi un milieu dur sur le plan psychique. On est très exposé à la souffrance, la maladie, la mort. Ça bouscule. Le chirurgien sait que le moindre écart peut avoir des conséquences graves. Forcément, ces tensions sont renforcées par le contexte. D’autant qu’à l’hôpital, on voit vite les conséquences des difficultés organisationnelles, managériales ou budgétaires sur les patients. On est alors face à une souffrance éthique lorsque le soignant se sent empêché de faire son travail, lorsqu’il perd son sens.

Que faire alors, à budget contraint ?

Il faut repenser le management. Le suicide d’un de nos collègues, professeur de cardiologie, fin 2015, nous en a fait prendre conscience. A l’hôpital, les chefs de service n’ont pas de formation, et ce n’est pas normal. A l’AP-HP, nous souhaitons que la capacité à manager soit une condition du maintien des chefs de service. C’est une logique révolutionnaire à l’hôpital, où le mandarinat a longtemps prévalu. Nous avons aussi rédigé une charte du management médical, pour mettre en place des entretiens annuels avec les membres des équipes, ou encore des conseils de services, c’est-à-dire des temps d’échange pour parler des problèmes. Ce management participatif vise aussi à récréer du lien entre soignants. »…

(Libération du 2 octobre 2017)