Dans le film « Carole Mathieu, Isabelle Adjani joue le rôle d’un médecin du travail dont l’investissement dans son travail se heurte aux exigences de productivité de dirigeants d’entreprise.

L‘histoire est tirée d’un roman noir paru il y a cinq ans au Seuil, « Les visages écrasés », de Marin Ledun, un ancien de France Telecom. Cet ex-médecin généraliste, devenue médecin du travail n’en peut plus de recueillir les témoignages effrayants des salariés de l’entreprise à laquelle elle est attachée : cloués, dans un vaste et bruyant espace ouvert, à leur appareil téléphonique, ils doivent persuader leurs correspondants d’acheter les produits qu’ils leur proposent. Leurs appels sont constamment écoutés, en double commande, par leurs supérieurs, qui passent entre les rangs comme jadis l’instituteur entre les pupitres des écoliers du primaire, et, s’ils ne leur pincent pas l’oreille, leur crient ce qu’ils doivent dire, cochant, systématiquement, leurs erreurs et défaillances. Les malheureux tombent comme des mouches, épuisés, terrifiés, parfois terrassés par un grave « burn out », qui peut aller jusqu’au suicide.

Un nouveau rôle fort, engagé et sensible, pour une comédienne trop rare, également coproductrice de ce drame psychologique réalisé par Louis-Julien Petit et qui a été interviewée par le Figaro Madame :

Madame Figaro .- Pourquoi vous être battue pour ce projet que vous avez initié ?
Isabelle Adjani. -Il y a quelques années, j’avais lu les Visages écrasés, de Marin Ledun, dont est très librement inspiré le film. J’avais adoré l’étrangeté de ce personnage, un médecin du travail très complexe au service des autres et déjà trop abîmé pour s’occuper d’eux sans sombrer. Carole veut agir, mais elle est dans une inhibition d’action dans le film, elle se bat contre la « qualité empêchée » du collectif. Ce qui m’a touchée, c’est l’extrémité à laquelle on peut mener ceux qui sont chargés d’éviter aux plus vulnérables de sombrer de manière irrémédiable. Malgré son rôle supposé de sauveteur, Carole est aussi proche du gouffre qu’eux.

Le burn-out est un des fléaux de notre société. Ce film, c’est une volonté de donner la parole aux victimes ?
C’est mettre dans le champ du visible ceux qu’on traite comme des invisibles, ceux dont la voix ne porte pas ou ne sort plus. Le film est là pour faire entendre cela, pour faire débat, pour lancer une polémique. Il y a ceux qui comprendront et ceux qui ne comprendront pas, parce qu’ils n’ont aucune idée du niveau d’inquisition et de harcèlement sourd qu’il peut exister au sein d’une entreprise.

Le cinéma peut-il selon vous éveiller les consciences ?
Il le fait depuis une dizaine d’années grâce à un grand nombre d’auteurs français engagés qui ont pris le relais des Anglo-Saxons. L’existence d’un cinéma de veille avec son empathie et la force de ses regards est vitale. C’est d’ailleurs ce cinéma qui me saisit depuis toujours. Même quand j’étais très jeune. Lorsque je prenais un ticket pour un film de ken Loach, j’allais voir quelque chose qui allait changer ma vie.

Est-ce vous qui avez pensé à Louis-Julien Petit pour réaliser ce drame, dans la lignée sociale de Discount, son précédent film ?
L’auteur attendait depuis deux ans qu’un film se fasse quand on s’est rencontrés. J’ai donné son livre à mon amie Liza Benguigui, la productrice de Discount, qui l’a tout de suite passé à Louis-Julien Petit. Cela s’est fait aussi spontanément que possible, dans un même élan. Le réalisateur a posé sa signature sur le film : il n’avait pas envie de traiter l’histoire comme un bloc de réalité brute. Il cherchait ce que j’appelle une « réalité tremblée ». Il voulait rendre sensible à l’image le dédoublement que l’on sent chez cette femme schizoïde.

Avez-vous rencontré des gens en situation de burn-out pour préparer le rôle ?
Nous en croisons tous les jours sans même nous en rendre compte. Une amie de mon frère fait d’ailleurs partie des victimes : elle s’est suicidée il y a deux ans de manière atroce. Elle aurait eu besoin d’aide et personne n’a rien vu car, elle n’arrivait pas à appeler au secours. Dans mon cœur, ce film lui est dédié.

Y a-t-il chez vous la volonté de vous impliquer davantage dans un cinéma social ?
Ce n’est pas un choix idéologique comme ça l’est pour mon réalisateur. Moi, je pourrais me battre aussi fort pour un film d’amour. Tout dépend de ce qui me saisit au ventre et m’arrache le cœur. Quand l’évidence devient organique, je n’ai pas un moment d’hésitation.

Carole Matthieu ,de Louis-Julien Petit, avec Isabelle Adjani, Corinne Masiero, Lyes Salem… En salles le 7 décembre.

Sources : Les Échos, LCI, Figaro Madame