Face au malaise grandissant des infirmières et des médecins hospitaliers, Marisol Touraine dévoilé le 5 décembre sa « stratégie nationale d’amélioration de la qualité de vie au travail ».

Marisol Touraine a présenté hier un plan d’action destiné à « faire de la qualité de vie au travail des professionnels de santé, une priorité politique ». Quelque 30 millions d’euros sur trois ans seront consacrés au déploiement dans chaque groupement hospitalier de territoire (GHT) de services de santé au travail, intégrant des psychologues, des conseillers en prévention des risques professionnels et des assistantes sociales.

Formation des professionnels «à la détection des risques psychosociaux et à la gestion des équipes» durant leurs études, mise en place d’un observatoire de la qualité de vie au travail, systématisation des entretiens individuels font également partie des mesures avancées.

5 suicides, cet été

Ce plan était très attendu. Promis en septembre après les suicides d’au moins cinq infirmiers pendant l’été, il devait aussi répondre à la colère des milliers d’infirmiers et d’aides-soignants qui ont défilé dans les rues le mois dernier.

«Notre système de santé» et avec lui «les 2 millions d’hommes et de femmes qui le font vivre au quotidien» sont «confrontés à des transformations, à des défis très importants» comme le vieillissement de la population, a expliqué la ministre devant la presse.

Cela «peut amener des difficultés, des tensions», or «il nous appartient de prendre soin de ceux qui nous soignent» a-t-elle insisté.

Elle a ainsi souligné la nécessité d’un suivi médical pour tous les soignants, en particulier pour les médecins, et annoncé la diffusion d’un guide de prévention des risques psychosociaux à destination des internes.

Autre point important, le lancement d’«une négociation (…) sur les contraintes particulières» rencontrées par les soignants à l’hôpital comme le «travail de nuit», qui devrait aboutir à des «revalorisations indemnitaires», a annoncé Mme Touraine.

Enfin, un médiateur national, chargé de coordonner des médiateurs régionaux, sera également nommé «prochainement» pour traiter les situations conflictuelles non résolues localement.

Une mesure qui fait écho au conflit mis au jour l’année dernière après le suicide d’un cardiologue à l’hôpital parisien Georges Pompidou.

Marisol Touraine a également annoncé la diffusion prochaine d’un guide des risques psychosociaux, la création d’un observatoire de la qualité de vie au travail et la nomination d’un médiateur national pour traiter les situations conflictuelles  non résolues localement

Les mesures préconisées par Marisol Touraine n’ont pas totalement convaincu les syndicats. La secrétaire générale de la fédération Santé de la CGT, Mireille Stivala, citée par l’Express, « émet un sérieux doute sur la faisabilité » du plan d’action de Marisol Touraine, en raison des échéances électorales. Les autres syndicats restent prudents. « L’enveloppe est beaucoup trop petite pour répondre aux attentes de terrain, estime Nathalie Depoire, présidente de la Coordination nationale infirmière (CNI). Pour l’instant, il y a trop d’affichage, pas assez de concret. »

« Anorexia corporate »

. « Les suicides et tentatives de suicide devront être signalés afin d’analyser leur cause », a indiqué Marisol Touraine.

Il y a urgence. « 40% des infirmiers et infirmières mais aussi des médecins urgentistes craquent, explique Jean-Claude Delgènes, fondateur du cabinet Technologia spécialisé dans la prévention des risques psychosociaux et interrogé par Vincent Olivier de l’Express : « Ces personnels de santé sont soumis à plusieurs enjeux qui les fragilisent. Ils exercent d’abord leur métier dans un contexte de très fortes exigences émotionnelles, devant faire preuve de disponibilité, de compassion. Mais ils sont aussi soumis à une raréfaction des équipes, ce qui accroît sans cesse l’intensité du travail. C’est une forme « d’anorexia corporate », l’organisation mise en place dévore petit à petit les effectifs soignants. »

Un constat que partage David Gruson, délégué général de la Fédération Hospitalière de France (FHF). « En parcourant le terrain, on perçoit une grande lassitude des personnels soignants de l’hôpital public, détaille-t-il. Malgré leur fort engagement et leur compréhension du contexte de rigueur économique, les personnels reçoivent beaucoup d’injonctions contradictoires et sont souvent obligés de se plier à des logiques de productivité et d’efficience dénuées de sens. »

Ces expressions de lassitude et d’absence de sens sont autant de signaux indiquant le malaise des personnels.  » L’absentéisme  est aussi un indicateur de troubles, complète David Gruson. Même si, avec 8%, le secteur public hospitalier affiche un taux plus bas que dans les autres fonctions publiques et similaire à celui du secteur privé. » Médecins, infirmières et aide-soignantes se montrent donc fidèles au poste, malgré les difficultés et les nombreux changements qui frappent l’hôpital.

« Les gens n’en peuvent plus des réformes qui tombent d’en haut et dont ils peinent à comprendre le but, poursuit Jean-Claude Delgènes. Toutes ces incertitudes sur le sort de l’hôpital sont génératrices de stress. Un stress auquel s’ajoute le manque de reconnaissance et l’absence de valorisation salariale pour des gens qu’on manage en fonction de leur capacité à se sacrifier. Quand on songe qu’environ un tiers des infirmiers et infirmières en hôpital public démissionnent, on comprend que le malaise est immense. »

Sources : Le Parisien, l’Humanité, Le Figaro, L’Express