CONDITIONS DE TRAVAIL  – Viva Presse –  Annie Thébaud-Mony est connue pour ses recherches et son travail associatif sur les maladies professionnelles. A l’occasion de la sortie de la nouvelle édition de son livre sur les risques du travail, elle fait le point sur la situation des salariés. Une interview réalisée par Anne-Marie Thomazeau pour Viva Presse :

Viva Presse : En 1985, vous publiez l’ouvrage les Risques du travail. Vous en proposez aujourd’hui une nouvelle édition. Qu’est-ce qui a changé en trente ans ?
Annie Thébaud-Mony – En 1985, il y avait très peu d’informations sur ces risques et les connaissances des experts étaient peu accessibles au grand public. Il s’agissait alors de les faire connaître, en particulier ceux émanant de certaines substances : plomb, chlore, amiante. L’édition 2015 vise plutôt à faire le tri dans la masse d’informations disponibles sur Internet. Il s’agit aussi de pointer de nouveaux risques, invisibles…

Quels sont ces nouveaux risques ?
A. T-M. – D’abord, ceux que l’on appelle « psychosociaux », dus à l’intensification du travail, à l’accélération des cadences, à la pression psychologique et managériale sur les salariés, qui n’ont jamais été aussi importantes. Nous avons travaillé avec des scientifiques pour rendre accessibles les données sur le burn-out, le stress. Celui-ci a des répercussions sur les systèmes immunitaire et endocrinien, les cancers, les maladies neurologiques et auto-immunes. On sait aussi que le travail de nuit, en perturbant les rythmes biochronologiques, a des incidences sur les cancers.

Vous abordez aussi la question de la sous-traitance.
A. T-M. – Elle fait des ravages. Par exemple, les chantiers navals européens délocalisent en Asie la construction et le désarmement des cargos. Les travailleurs perçoivent des salaires de misère, ont des conditions de travail déplorables et ne sont pas syndiqués. En externalisant les risques, ils deviennent invisibles. Idem pour l’industrie nucléaire en France. Les travaux les plus dangereux sont confiés à la sous-traitance.

Une loi menace la médecine du travail. Cela ne va pas dans le bon sens…
A. T-M. – En effet… La médecine du travail est l’un des derniers remparts qui permettent d’alerter sur les problèmes de santé en entreprise. Lorsque l’on reçoit tous les travailleurs d’un même site, on se fait une idée précise de ce qui altère leur santé. Demain, ce repérage-là, les médecins du travail auront du mal à le faire. Les patrons ont réussi à transformer le travail en un coût que l’on doit à tout prix réduire, en particulier en matière de santé et de prévention des risques.

Que peut faire un salarié en souffrance ?
A. T-M. – Quand il n’y a pas de collectif, le salarié est broyé. Là où il n’y a ni Chsct, ni délégué syndical, il doit se tourner vers les unions locales des syndicats. Les marges de manœuvre face au pouvoir de l’employeur sont ténues. Difficile aujourd’hui de faire descendre des salariés dans la rue ou de déclencher une grève. Les syndicalistes subissent des discriminations, n’obtiennent pas de promotions, sont menacés dans leurs emplois. Il faut inventer du collectif à l’extérieur de l’entreprise. L’interdiction de l’amiante a été une lutte collective des travailleurs qui ont fait alliance avec des experts. Les stratégies doivent changer. Elles doivent se porter sur le terrain du droit avec l’assistance d’avocats. Cela passe par la mise en œuvre d’enquêtes menées par des experts mandatés par les Chsct qui mettent au jour l’existence de risques. Dès lors, s’il s’avère que ceux-ci étaient connus et que l’employeur n’a rien fait, il y a mise en danger d’autrui. Nous sommes dans le pénal, passible de prison.

Êtes-vous optimiste?
A. T-M. – Pour l’être, il faudrait renverser les logiques, que les employeurs prennent la mesure des risques, se mettent autour d’une table et disent : « Maintenant, qu’est-ce qu’on fait pour les salariés ? » Or, à l’inverse, on se voile la face. Les risques s’accumulent, en particulier ceux de cancers liés au travail. Les lobbys industriels sont puissants et empêchent la réglementation, par exemple en matière de nanoparticules et de perturbateurs endocriniens

ANNIE THÉBAUD-MONY est sociologue et directrice de recherche honoraire à l’Inserm au sein du groupement d’intérêt scientifique sur les cancers d’origine professionnelle. Le 31 juillet 2012, elle refuse la Légion d’honneur afin de dénoncer l’« indifférence » qui entoure la santé au travail. Elle est porteparole de Ban Abestos France, une association s’occupant des risques liés à l’amiante.
– Travailler peut nuire gravement à votre santé, La Découverte, 2007, 11,50 €.
– La Science asservie, La Découverte, 2014, 21€.
– Les Risques du travail : pour ne pas perdre sa vie à la gagner, La Découverte, 2015, 28 €.

Sources : http://www.viva.presse.fr/il-faut-inventer-du-collectif-exterieur-de-entreprise-171052