REFORME – Le Journal du Dimanche – Les grandes villes se déchirent à l’approche des fusions de régions. De Lille à Toulouse, c’est la zizanie pour savoir quelles villes incarneront l’identité des super-régions. À la clé, une question symbolique, mais aussi financière. L’inquiétude gagne élus, fonctionnaires et administrés. Selon le sondage Ifop-JDD dans le dossier publié par l’hebdomadaire, les Français peinent à croire que la réforme aura des effets. Avec des articles de Nicolas Prisette, Arthur Nazareth et Christine Ollivier :

Plus rien ne sera jamais comme avant, prédit Nicolas Prissette :

D’ici à la fin de la semaine, Manuel Valls va trancher. Le Premier ministre doit tourner une page d’histoire en fixant le nom des préfectures des futures super-régions. La liste provisoire établie en avril sera sans doute confirmée : Lille, Rouen, Dijon, Toulouse, Bordeaux et Lyon devraient acquérir une nouvelle dimension symbolique. Strasbourg a déjà reçu l’assurance de sa promotion. Il n’y a pas de changement pour les autres.
Effet collatéral des fusions, une dizaine de villes jusqu’ici capitales de région vont, elles, perdre leur rang. Le chef du gouvernement se rendra vendredi à Amiens, dont la maire, Brigitte Fouré, est toujours en lutte contre Lille, pour décliner ses choix. La cité picarde incarne cette fronde des déchus. Ailleurs, d’autres bras de fer mobilisent aussi les élus, mais également les agents des directions régionales et les candidats aux élections régionales de décembre.
Alors que le gouvernement s’apprête à partir en vacances pour trois semaines après un ultime séminaire vendredi prochain, ce dernier dossier s’annonce miné. Manuel Valls va devoir marcher sur des œufs s’il ne veut pas réveiller des identités locales parfois sourcilleuses, ni déclencher des mouvements sociaux dans la fonction publique territoriale.

Statu quo attendu sur les effectifs de l’Etat
La réforme du millefeuille administratif – « mère de toutes les réformes » – conduit les politiques locaux à défendre les prérogatives de leur ville, en demander de nouvelles et à réclamer la sanctuarisation des postes de fonctionnaires. Résultat, à quelques mois du scrutin et à deux ans de la présidentielle, le gouvernement devrait acter un quasi-statu quo sur la répartition des effectifs de l’État et sur leur nombre.
Les Français peinent à croire aux effets attendus. Selon notre sondage Ifop, 60% d’entre eux estiment que le passage de 22 à 13 régions ne générera pas d’économies de fonctionnement. Le doute est lourd sur la capacité des élus locaux à ne pas gaspiller l’argent public. Trois Français sur quatre considèrent par ailleurs que les fusions ne simplifieront pas leur vie quotidienne.

Pas de perdants, selon le ministre
Le nouveau pouvoir des treize futurs patrons locaux, en dépit de la taille des régions, reste aussi à établir : 44% des Français ne croient pas au renforcement du poids politique des nouvelles régions. « Ce sondage montre une fragilité de l’adhésion des Français à cette réforme, qui suscite un clivage droite-gauche prononcé », souligne Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l’Ifop. Les sympathisants socialistes sont plus nombreux à anticiper un impact significatif que les sympathisants des Républicains.
Dans leurs interviews au JDD, l’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin (LR) estime que le processus coûtera au final davantage aux deniers publics et critique une impréparation du gouvernement, tandis que le secrétaire d’État à la Réforme territoriale, André Vallini, assure qu’il n’y aura pas de perdants, et que les économies viendront à terme.

La fusion des régions doit créer des territoires plus puissants, simplifier la carte administrative et supprimer les doublons – donc générer des économies… et des conflits, décryptent Arthur Nazaret, Christine Ollivier et Nicolas Prissette, dans la même édition du JDD :

Neuf grandes villes vont perdre leur préfecture de région ainsi que l’assemblée du conseil régional. Un séisme chez les élus locaux, qui pousse les maires et les candidats aux élections de décembre à rivaliser pour préserver leurs acquis ou récupérer des services. Au risque de brouiller la réforme, et de repousser les économies aux calendes grecques

Des querelles de clocher relancées
L’exécutif a désigné les préfectures de région, de façon provisoire, en avril. Les villes déchues se sont immédiatement mises en quête de contreparties, dans un climat parfois délétère. À l’une la préfecture, à l’autre le conseil régional ou telle direction… Le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, s’en est agacé : la réforme n’est pas faite « pour organiser une espèce de grand Intervilles ».
Las. La querelle de clocher résonne particulièrement dans cinq régions. La maire d’Amiens, Brigitte Fouré (UDI), symbolise ce combat, déterminée à ne pas voir la cité picarde se transformer en désert administratif au profit de Lille. Elle brandit une pétition en faveur d' »Amiens capitale », qui a recueilli le soutien de 21.000 personnes, dont quelques stars locales comme l’ex-miss France Élodie Gossuin ou Jean-Pierre Pernaut. « Si Amiens perd ses cadres de la fonction publique, il ne lui restera plus que ses yeux pour pleurer… », prévient la députée écologiste Barbara Pompili, qui soutient elle aussi la maire.
Brigitte Fouré figure toutefois sur la liste régionale conduite par l’ancien ministre (LR) Xavier Bertrand qui, bien que picard, a fait le choix de Lille. « Je suis le seul candidat à avoir été clair : si je suis élu, le siège de la nouvelle région sera à Lille. On ne va pas avoir les élus d’un côté et l’État d’un autre. Ensuite, à nous d’inventer une organisation où ce ne soit pas Lille et le désert autour. »
Même ambiance dans le Sud. Quand ils se sont croisés, les édiles de Montpellier (Philippe Saurel, PS) et Toulouse (Jean-Luc Moudenc, LR) ont fait assaut de bonnes intentions… de façade. « Je ne laisserai pas Toulouse être dépouillée de domaines d’action dans lesquels elle devance Montpellier », a lancé Moudenc mi-juin. Saurel, lui, assure être entré en résistance. Au FN, le candidat Louis Aliot dénonce « la vampirisation par Toulouse organisée par Martin Malvy (président PS de Midi-Pyrénées) ».
Mi-juin, à Caen, le conseil régional de Basse-Normandie a accepté dans un climat houleux que la préfecture soit à Rouen. Au sein de l’opposition locale, l’UDI Philippe Vigier a dénoncé une « capitulation » et fustigé « l’arrogance » de la Haute-Normandie. Le chef de file de la droite aux régionales, Hervé Morin, promet d’installer le conseil à Caen en cas de victoire en décembre. « C’est une escroquerie, ils parlent des séances plénières, pas des services qui fonctionnent au quotidien », critique Nicolas Bay (FN).
Même bataille à l’Est. « La capitale de la collectivité devrait être située à Metz, et la préfecture à Châlons-en-Champagne. Strasbourg a déjà beaucoup d’institutions, c’est déraisonnable de tout y concentrer », défend Florian Philippot, le candidat du FN.

Des économies en suspens
Des milliers d’emplois publics sont en jeu. Face à la grogne des élus locaux, et à quelques mois des élections régionales, l’exécutif a fait passer des messages d’apaisement : les villes conserveront peu ou prou le même nombre de postes. Les effectifs régionaux de l’État varient dans les neuf capitales « rétrogradées » de 909 personnes à Limoges à 1.562 à Montpellier. En Alsace-Lorraine-Champagne-Ardennes, entre dix et vingt postes seulement seraient déplacés à Strasbourg. « Ce serait un non-sens de tout centraliser dans les métropoles et de dépouiller les anciennes capitales. Les préfets ont prévu des implantations en partie maintenues, avec des spécialisations fonctionnelles », insiste un conseiller ministériel.
Un quasi-statu quo que redoutaient les corps d’inspection de l’État dans un rapport publié en mai : « La sensibilité à l’emploi public dans les villes qui perdront leur statut de chef-lieu de région […] constitue une donnée très forte de nature à amoindrir les avantages escomptés des fusions. » Autrement dit, la préservation des emplois obtenue par les maires limitera les économies.
Même logique dans les conseils régionaux. Par exemple, la nouvelle assemblée d’Auvergne-Rhône-Alpes aura beau s’installer à Lyon, Clermont-Ferrand va conserver son hôtel de région flambant neuf, inauguré l’an passé pour 80 millions d’euros. Le président (PS) de l’Auvergne, René Souchon, est optimiste : Clermont perdra « très peu de postes », et pourrait même en gagner avec les nouvelles compétences prévues par la réforme. « Aujourd’hui, c’est très facile d’avoir un directeur à Lyon et tous ses collaborateurs à Clermont-Ferrand. Avec la visioconférence, c’est comme s’il était à côté! »
Idem en Midi-Pyrénées-Languedoc-Roussillon. « Je propose que les deux hôtels de région soient maintenus et que les services soient répartis entre les deux sites. Ce ne serait pas optimal d’avoir un seul lieu, sinon nous devrions doubler la surface d’un des deux », prévient la candidate socialiste Carole Delga.
Au moins dans un premier temps, la réforme risque même de coûter. Certains hémicycles de conseils régionaux sont tout simplement trop petits. À Strasbourg, le président (LR) de la région, Philippe Richert, va ajouter une rangée de pupitres – pour 250.000 euros. De son côté, Toulouse devrait accueillir 158 élus dans un bâtiment conçu pour… 91. « Il va falloir construire un nouveau conseil régional! », s’indigne la tête de liste (LR) Dominique Reynié.
Finalement, les économies pourraient se voir… plus tard. Le gouvernement s’est donné trois ans pour mettre en œuvre la réorganisation. Ensuite, les gains viendront avec les départs en retraite. « Je suis convaincu qu’au 1er janvier j’aurai toujours le même nombre de fonctionnaires. Mais cela ne durera pas dix ans », anticipe l’ancien ministre Benoist Apparu, député-maire (LR) de Châlons-en-Champagne. Sur le papier, la fusion des régions reste un formidable levier d’économies : 2 milliards d’euros à terme, un chiffrage qui correspond aux calculs du gouvernement, de l’institut Ifrap et du député PS René Dosière, soit environ 10 % des coûts de fonctionnement.

Des fonctionnaires inquiets
La réforme préoccupe tout de même les 49.900 fonctionnaires de l’État établis dans les directions régionales. « Les fusions, mutualisations, sont synonymes de profonds changements, dont la mobilité forcée, avec les conséquences dramatiques pour les agents et leur famille », ont écrit en juin les organisations syndicales CGT-FO-FSU-Solidaires-FAFP. Et d’insister : « Les agents ne doivent être contraints à aucune mobilité forcée (ni géographique ni fonctionnelle), ce qui s’apparenterait à de la flexibilité pour s’adapter aux restructurations. »
Le rapport des corps d’inspection de l’État estime que 10.700 agents (et leurs familles) auraient vocation à quitter les anciens chefs-lieux pour être rassemblés dans les nouvelles capitales, dans l’hypothèse où les nouveaux super-préfets concentreraient le pouvoir. Le document évalue le coût de ces mutations à 23.500 euros par agent, sur la base de l’expérience des restructurations au ministère de la Défense. Soit un budget de 250 millions d’euros pour l’État.
Au sein de l’exécutif, on semble avoir écarté ce scénario : pas de déménagement forcé, pas de grandes mutations, les transferts concerneront seulement les directeurs. « Cazeneuve a une position très forte : il ne veut pas concentrer toutes les fonctions stratégiques au même endroit. Mais tout cela s’arbitrera à Matignon », souligne Marie-Guite Dufay, tête de liste PS pour la région Franche-Comté-Bourgogne. Il va toutefois falloir harmoniser les primes et conditions d’avancement des agents territoriaux, qui varient selon les régions. Le gouvernement a évalué le surcoût engendré par l’alignement des statuts à 40 millions d’euros.
La droite en fait un axe de bataille. « Leur unique objectif, c’est qu’il n’y ait pas de vagues avant les échéances régionales et la présidentielle et d’éviter des conflits sociaux au sein de l’administration régionale », estime Dominique Reynié (Les Républicains).

La simplification introuvable
In fine, les pouvoirs devraient être répartis entre plusieurs pôles régionaux, aussi bien pour l’État que pour les exécutifs locaux. Dans son « Grand Est », Philippe Richert envisage ainsi de conserver trois « maisons du conseil régional », à Strasbourg, Metz et Châlons-en-Champagne. Dans une super-région qui fera deux fois la superficie de la Belgique, « on ne va pas demander à un proviseur de Charleville d’aller à Strasbourg pour défendre ses projets de travaux », plaide-t-il, sachant que les rectorats ne bougeront pas.
Si l’exécutif régional siégeait à Strasbourg, Philippe Richert suggère aussi que les élus, eux, se réunissent à Metz, sur le modèle des parlementaires européens qui se partagent entre Bruxelles et Strasbourg. Un système bicéphale également envisagé par Toulouse et Montpellier. Avec, à la clé, pas mal d’allers-retours pour les élus. Pas sûr que la simplicité triomphe.
« Il va falloir au moins quatre ou cinq ans pour que les choses se stabilisent », estime Dominique Bussereau, président de l’Assemblée des départements de France. « Il y aura beaucoup de désordre avant que les choses soient compréhensibles pour les citoyens. Et on verra ensuite si les présidents de région seront capables de dégager des économies. »

Les Français choisissent les capitales des futures grandes régions
S’il n’y a pas débat dans certains cas (Lille pour le Nord-Pas-de-Calais-Picardie), la bataille normande entre Caen et Rouen est, par exemple, plus serrée.
Le JDD, avec l’Ifop, a interrogé les Français pour connaître leurs préférences dans les cinq grandes régions fusionnées où le débat fait rage. La question ne se pose pas en Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes où Bordeaux est incontesté, ni en Auvergne-Rhône-Alpes où l’hégémonie lyonnaise ne souffre pas la discussion. Idem, bien sûr, dans les régions intouchées (Bretagne, Centre, Île-de-France…).
Selon notre sondage, pour les Français, le match est plié en faveur de Lille face à Amiens dans le Nord-Pas-de-Calais-Picardie, de Dijon devant Besançon en Bourgogne-Franche-Comté, de Strasbourg dans le Grand Est, qui devance Metz et Châlons-en-Champagne. Dans le Sud, Toulouse supplante Montpellier. Mais entre Caen et Rouen, l’opinion est partagée.

Sources : http://www.lejdd.fr/Politique/Regions-le-grand-bazar-743876 ; http://www.lejdd.fr/Politique/Nouvelles-grandes-regions-un-big-bang-qui-seme-la-zizanie-743884 ; http://www.lejdd.fr/Politique/Les-Francais-choisissent-les-nouvelles-capitales-regionales-743868